VOYAGE
SUR L’ILE D’UTOPIE
Entretien
avec Robin Renucci
Propos recueillis par Jacques Téphany
Vous
jouissez d’une reconnaissance d’acteur
qui devrait vous permettre de vous consacrer
à une carrière confortable. Pour
quelles raisons faites-vous aussi le choix des
responsabilités à la tête
d’une entreprise hors des sentiers battus,
par définition désintéressée
?
Les premières
rencontres qui ont présidé à
mon existence d’artiste m’ont sensibilisé
à l’action culturelle. Très
jeune, elles m’ont aidé à
inscrire le travail de l’artiste au cœur
de la cité comme l’un des représentants
de ses modifications sociales et culturelles.
Cette éducation a déterminé
ma perception de la responsabilité de
l’acteur.
Lorsque, jeune comédien, on découvre
les propos et l’action de Gémier,
Copeau, Dullin, évidemment de Vilar,
de Dasté, mais aussi de Gignoux, de Monnet,
de tous ceux-là qui constituent une large
partie de notre histoire théâtrale,
sans oublier des femmes comme Catherine Dasté
et Ariane Mnouchkine, on comprend qu’il
n’existe pas d’art de l’acteur
pour lui-même. Qu’il est, lui aussi
responsable d’une vision politique du
monde, d’une contribution culturelle dont
il n’est pas le centre admirable et admiré.
Qu’il n’est pas un simple produit
de consommation. L’exemple de Gérard
Philipe (son œuvre serait-on tenté
de dire !) est assez éloquent sur ce
point : il n’y a pas de dichotomie entre
son talent d’acteur et son engagement
en faveur des droits des interprètes
ou dans l’illustration d’un grand
théâtre populaire. C’est
pourquoi l’expérience d’Olmi
Cappella relève pour moi, aujourd’hui,
d’une évidence…
Pourquoi
la Corse ? En raison d’un retour à
vos origines, à votre terre natale ?
En raison, bien
sûr, d’une fidélité
à un territoire où j’ai
fait mes premiers pas et reçu les messages
sensibles, couleurs, odeurs, sons, lumières,
qui font ma personne…
Mais surtout fidélité à
l’histoire de l’éducation
populaire à laquelle j’ai participé
en qualité d’apprenti et qui m’a
permis de pratiquer mon métier au meilleur
niveau. Dans mon cas, décentralisation
et éducation populaire ont réussi
leur œuvre puisqu’elles m’ont
permis de me centraliser, en quelque sorte,
de « monter à Paris »…
Mais force est aussi de remarquer que j’avais
dû m’expatrier en me rendant en
Provence dans la Drôme ; c’est là
que j’ai rencontré René
Jauneau à Valréas, Jean Dasté,
Hubert Gignoux… Ma fidélité
s’est élargie ensuite à
des hommes et des femmes avec qui j’ai
partagé trente ans d’une existence
dans le théâtre populaire depuis
l’école Charles Dullin et le Conservatoire
national. Ce parcours n’a rien de très
original, mais il rassemble des mondes cloisonnés,
étrangers les uns aux autres : j’ai
enseigné à l’école
Dullin , j’en assume aujourd’hui
la co-direction, je n’ai jamais cessé
d’animer des stages d’éducation
populaire, j’ai eu la chance de faire
du cinéma, de la télévision,
où j’ai également rencontré
des hommes et des femmes remarquables. Alors
pourquoi ne pas placer toute cette richesse
artistique et humaine dans une situation d’échange
privilégié, en un lieu apparemment
défavorisé et pourtant magique
?
Ce
lieu, venons-y !
Il s’agit
d’un territoire singulier de Haute-Corse,
à trente minute du littoral et d’Ile
Rousse. Quatre villages s’y font face
dans une vallée au cœur du Parc
régional naturel de Corse. Là
est le berceau de ma famille, là j’ai
appris à marcher et la marche continue
depuis lors ! Bientôt j’ai acquis
la conviction que la désertification
de ce pays était résistible en
raison de la ferveur de mes compatriotes, ces
insulaires qui, à toutes les difficultés
de l’isolement, ajoutent celles du travail,
du plus dur labeur de la montagne ! Pour moi,
la charrue que je devais m’employer à
tirer était celle de l’éducation
populaire et du théâtre dans cette
micro région.
J’y suis donc revenu entouré de
quelques amis décidés, mes maîtres
Pierre Vial, René Jauneau, Serge Lipszyc,
un peu plus tard mes amis Jean-Claude Penchenat,
Anne-Marie Lazzarini, René Loyon, et
tant d’autres héritiers de ce demi-siècle
de décentralisation théâtrale.
L’Association des rencontres internationales
artistiques – L’ARIA - est donc
née en 1998 en ce lieu improbable perdu
en haute montagne, avec pour objet la création
d’un foyer d’échange et de
rayonnement à travers le brassage des
disciplines théâtrales. Nous étions
conscients des obstacles que nous allions affronter,
mais nous étions confiants dans les effets
positifs de notre présence sur le développement
de ce territoire défavorisé. C’est
ainsi qu’à nos débuts, l’école
communale ne comptait que quatre élèves.
Il y en a aujourd’hui 17, et 35 autres
sont en pré-scolarisation. Oui, le théâtre
transforme le monde ! L’éducation
populaire est, en cela, un levier formidable.
Qu’entendez-vous
par éducation populaire aujourd’hui,
en 2004 ?
Aujourd’hui
face à l’aliénation du «
citoyen client », réduit à
être un consommateur dès l’enfance,
l’éducation populaire, par l’éducation
permanente qu’elle dispense, constitue
un vecteur actif d’émancipation
de chacun ; j’y vois une réponse
efficace à la menace de déculturation,
d’incivilité, et d’ignorance
qui nous envahit, une utopie généreuse
qui permet de faire germer une action culturelle
et sociale par le rassemblement de talents et
de compétences qui n’étaient
pas appelés à se rencontrer :
des artistes responsables qui pratiquent le
théâtre d’une manière
désintéressée au service
des auteurs et pour un public partenaire trop
souvent considéré comme un client.
Qui sont-ils ?
D’abord, des professionnels qui travaillent
avec des amateurs d’une façon absolument
concrète, ensemble, dans la réalisation
d’une œuvre artistique sans se bercer
de phrases comme ce serait bien que, il faudrait
que… Ensuite, des enseignants dans une
pratique réelle et profonde du théâtre
qui n’est pas de l’ordre de la sensibilisation,
entourés de praticiens professionnels
(décorateurs, constructeurs, costumiers,
machinistes) au sein d’une fabrique de
théâtre sans division du travail.
Enfin, des participants venus de tous les horizons
du monde, parfois de très loin, Africains,
Japonais, Finlandais…
Une
vallée d’Utopie, avec ses phalanstères
?
Oui, et je pense
souvent à René Char qui, présidant
à la naissance d’Avignon, plaçait
le poète au cœur de la question
d’un théâtre des arts, populaire
par essence, au service du public parce que
toute l’inquiétude artistique de
ses artisans est tournée vers le public.
On parle beaucoup, aujourd’hui, de recherche
de nouveaux publics : en effet, nous devons
aller les trouver là où il sont,
là où ils ne peuvent pas nous
rejoindre, là où se trouvera une
altérité extrême à
les rencontrer pour leur poser la question :
que pouvons-nous faire ensemble ?
Pour
satisfaire une telle ambition, vous ne limitez
sans doute pas vos activités à
la période estivale ?
Si l’été
en Haute-Corse est favorable à une effervescence
particulière, désormais L’ARIA
à Olmi Cappella est un lieu permanent
de stages et de rencontres qui se tiennent tout
au long de l’année.
Mais il faut bien dire que, dans cette histoire,
la nature tient une place importante : le travail
est rythmé par le cycle des jours, du
soleil et des éléments dans un
décor somptueux d’où le
béton est absent et où l’idée
de plein air rayonne magnifiquement. Dans de
telles conditions de travail, la productivité
est incroyable !
Pouvez-vous
dresser un portrait de vos participants ?
Disons schématiquement
que sur cent participants, une vingtaine vient
du monde enseignant, une vingtaine de la formation
continue des comédiens à travers
l’AFDAS, une vingtaine des pays étrangers,
une autre vingtaine des réseaux amateurs,
une vingtaine enfin appartient au circuit des
animateurs socio-éducatifs. Sur le coût
général d’un séjour
assez long, une très petite partie de
financement personnel est demandée à
ces participants.
Ce
paysage ne s’est pas dessiné en
un jour et il a bien fallu trouver des financements
institutionnels pour parvenir à un tel
résultat…
Je suis assez
pugnace, savez-vous ? (Rire…) Nous avons
entrepris un travail de conviction auprès
des responsables institutionnels pour qu’ils
assument leurs responsabilités, qu’il
s’agisse de Jack Lang, de Jacques Chirac
(qui reste l’auteur d’une loi sur
les enseignements artistiques en 1988), ou de
tout autre. Par convention, nous voici aujourd’hui
en préfiguration d’un pôle
national de ressources en Corse, sur la base
d’un partenariat étroit avec l’Éducation
nationale et le Ministère de la Culture.
Cela se traduit, en échange de financements
précis, par une action véritable
de développement artistique et culturel.
Oui, nous tenons la dragée haute aux
responsables gouvernementaux successifs : nous
les mettons face à leurs obligations,
nous les rappelons à leurs engagements,
à leurs écrits, nous les aiguillonnons,
mais ils savent en revanche avec quelle rigueur
nous nous obligeons à nos devoirs ! Je
crois que, malgré les changements et
les alternances politiques, nos interlocuteurs
apprécient notre rectitude et pérennisent
leur soutien sans difficulté majeure.
Et
le rôle du ministère de la Culture
?
Ses compétences
en Corse sont spécifiques : une fois
n’est pas coutume, en matière de
régionalisation, la Corse est une figure
de proue, à tel point qu’on pourrait
craindre un désengagement de l’État.
Nous nous sommes donc toujours adressé
avec force aux responsables territoriaux pour
qu’ils préservent, avec nous, les
missions de l’État en matière
de démocratie de la culture, et les garanties
qu’il offre de continuité républicaine
contre les tendances à l’autarcie
locale ou micro régionale.
De la même façon, nous avons lancé
de nombreuses passerelles en direction du ministère
de la Jeunesse pour ses animateurs, du ministère
des Affaires étrangères pour les
bourses qu’il accorde aux participants
étrangers…
On
ne peut pas ne pas vous poser la question :
comment votre action est-elle ressentie dans
la question du séparatisme corse ?
Lorsque l’action
consiste à faire ce que beaucoup disent,
à savoir : il faut que les hommes se
rencontrent, il faut que les hommes soient eux-mêmes,
que l’identité de chacun soit reconnue,
que l’identité d’aucun ne
soit jamais rognée, qu’une langue
existe, que la rencontre ait lieu pour l’émancipation
de chacun et même de la Corse, eh bien
! chacun peut retrouver à Olmi Cappella
quelques fondements démocratiques. Jusqu’à
présent, nous n’avons eu aucun
détracteur dans la mesure où chacun
trouve ici une action sincère et véritable
qui contribue à un épanouissement
personnel reconnaissant l’existence de
l’autre.
Sans
tendre à la flatterie, n’y a-t-il
pas là matière à exemplarité
?
Nous souhaitons
être exemplaires mais, Dieu merci ! nous
n’y arriverons pas. Nous repoussons toujours
nos limites dans cette part d’inconnu
et d’utopie… Cependant, qu’irais-je
faire dans cette galère alors que je
jouis d’une petite reconnaissance qui
me facilite la vie, qu’aurais-je à
y gagner si ce n’était pour y être
exemplaire à tous points de vue ? Oui,
la santé de notre association, la rigueur
de son administration, la qualité de
son équipe à qui je rends un réel
hommage, la force de ce collectif d’artistes
responsables est exemplaire ! Grâce à
Jean-Michel Dubois, directeur technique de l’école
et du Théâtre National de Strasbourg,
grâce à Anne-Marie Underdown, responsable
des costumes à l’Opéra Bastille
de Paris, à Jean-Bernard Scotto, magicien
des masques lui aussi à l’Opéra
Bastille, grâce à tant d’autres
nous tendons à l’exemplarité
en matière de formation pour garantir
le meilleur niveau d’apprentissage et
de transmission.
À ce jour, plus d’un millier de
participants stagiaires sont passés par
Olmi Cappella, la plupart d’entre eux
devenant par la suite des relais de l’action
culturelle, voire des metteurs en scène
remarqués…
Votre
action est annuelle, elle connaît un pic
d’activité en été
et c’est en cela qu’on la confond
parfois avec les festivals…
Nous ne sommes
pas un festival. Nous sommes une rencontre.
Nous faisons en sorte de vivre ensemble un assez
long temps pour s’apprendre réellement.
Pour établir un échange entre
un Mexicain et un Togolais, un Finlandais et
un Chinois, et avec les Corses qui vivent sur
place, dans leurs villages, et qui jouent le
jeu depuis le début dans une dynamique
de développement local tel qu’ils
aspirent à recevoir, à accueillir,
dans une région de montagne réputée
repliée sur elle-même, il faut
du temps !
Ce paysage est une réalité construite
par une équipe de formateurs qui se retrouvent
dans l’effort d’une fabrication
théâtrale au service du public.
Tout est pensé, inventé, puis
réalisé sur place : ainsi, les
acteurs qui sont ordinairement l’objet
de concours, d’auditions, de castings
pour être pris en considération,
ici, choisissent leur travail. Au cours de la
première semaine, chacun se met en condition
pour évaluer sa capacité à
assumer les charges qui s’offrent au groupe,
collectivement et séparément,
dans une sorte de propédeutique. Puis
commence la mise en œuvre d’une vingtaine
de spectacles présentés au public
dans le courant de la première semaine
d’août.
Un syndicat intercommunal s’est créé
pour réhabiliter un lieu d’hébergement
pouvant accueillir jusqu’à 100
personnes dans de bonnes conditions, ainsi qu’un
espace scénique nommé La Forge.
Il s’agit d’un théâtre
en pleine nature dans l’esprit de celui
de Bussang, prioritairement destiné à
la formation, et (mais dans un second temps
seulement) à la présentation de
spectacles que nous avons la joie de jouer devant
des milliers de personnes, l’association
comptant aujourd’hui plus de 2000 adhérents.
Autour
de quel répertoire articulez-vous votre
travail ? Grands textes classiques ou théâtre
contemporain ?
Nous privilégions
l’écriture contemporaine même
si nous retrouvons souvent le grand théâtre
espagnol, élisabéthain, allemand,
italien ou français…, mais nous
choisissons les auteurs contemporains qui permettent
de répondre à notre souci de formation
et de transmission. Cette année, nous
donnerons à entendre « l’Etudiant
Roux » de Julien Green encore jamais représentée,
mais aussi Jean-Christophe Bailly, Michel Azama,
Christiane Schapira ….
Par ailleurs nous nous sommes rendu compte que
certains auteurs contemporains pour ne citer
que Carole Fréchette, Rémi Devos,
Bernard-Marie Koltes, Michel Vinaver, Valère
Novarina…, passaient mieux la rampe du
plein air que d’autres et qu’ils
étaient davantage adaptés à
des objectifs de formation.
Nous n’explorons pas les formes alternatives,
ni le théâtre de rue, ni le cirque,
etc. Il existe d’autres lieux de recherche
et de formation pour ces expériences.
Nous nous contentons, si l’on peut dire
! d’un théâtre d’art
où le public est au cœur de la pensée
du poète et de l’interprète
qui le sert.
Certaines
compagnies vous ont rejoint…
Elles sont les
bienvenues si elles participent à notre
travail d’échange et de transmission,
si elles ne se contentent pas du plaisir de
présenter leurs spectacles, si elles
restent parmi nous en résidence sur plusieurs
semaines. Nous avons d’ailleurs le projet
de construction d’une grande salle de
répétition et de résidence,
dotée des équipements les plus
modernes pour l’apprentissage des techniciens,
des comédiens, des compagnies…
Tout cela dans une région isolée
sur « la plus proche des îles lointaines
! » Paradoxe des paradoxes, nous voici
aujourd’hui engagés dans la création
d’une antenne en Ile-de-France et, comme
jadis Jean Vilar, nous allons marcher sur deux
pieds, l’un en région parisienne,
à Pantin, l’autre dans notre terre
d’origine, en Corse. Peut-être sommes-nous
en train de recréer une chaîne
d’utopies, de retrouver l’esprit
des pionniers de la décentralisation,
la ville de Pantin acceptant de forger le premier
maillon… Pour ma part, j’ai la conviction
qu’un nouveau mouvement est en train de
naître…
Pensez-vous
qu’Avignon gagnera, comme ses nouveaux
directeurs s’y emploient, à renouer
le lien avec l’éducation populaire
?
Absolument ! En
espérant qu’il n’est pas
trop tard, qu’Avignon n’a pas été
trop gangrené par le commerce, que la
pensée marchande n’a pas définitivement
remisé la pensée de René
Char et de Jean Vilar au rayon des accessoires.
La re-construction du Festival d’Avignon
passera, à mes yeux, par les valeurs
de l’éducation populaire qui ont
présidé à sa création.
Je ne tiens évidemment pas le discours
du « Mon Dieu ! c’était le
bon temps» : l’époque des
créateurs d’Avignon n’était
belle que parce qu’elle était la
leur, celle de leur jeunesse ! Faut-il rappeler
qu’elle était pire que la nôtre
qui, du moins, n’a pas vécu de
guerres ?
Ce
retour aux sources de l’éducation
populaire est-il de saison ? N’est-il
pas has been, ne fait-il pas ringard dans une
société de la réussite
et – encore Vilar – du fric ?
Si penser
que le public de demain est aujourd’hui
à l’école, si estimer que
le public d’aujourd’hui est, avec
nous-mêmes, en formation permanente, si
avoir le souci de la transmission vers la jeunesse
et du partage vers nos contemporains est une
ringardise, soit ! mais je ne changerai pas
un iota à ma ligne de conduite. Les politiques
actuelles n’ont de pensée qu’à
court terme et visent à la rentabilité
immédiate. Je n’y reviendrai jamais
assez : ce n’était pas le pari
de René Char et Jean Vilar.
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